C'est étrange la façon dont une cage thoracique peut devenir étroite. Devenir étroite pour tout ce qu'elle amasse contre son gré, au fil des jours. Elle en a connu des conneries pourtant, tu sais. Beaucoup. Des pansements, des blessures plus ou moins importantes suivant les personnes, des brûlures, des coups de ciseaux par-ci par-là.
Pourtant, plus le temps passe, et plus chaque regard en coin me rapproche de ces trois derniers mois, me rapproche de toi. De nous.
Tu ne le vois pas encore.
Pas vraiment.
J'ai beau.
Tout faire pour reléguer la moindre pensée, le moindre souvenir. Ceux qui ne se comptent plus sur les doigts de la main, parce que non, pas assez de doigts. Et parce que oui, je ne pense qu’à toi.
Tu me tournes le dos comme si souvent, remets le ketchup au frigo, les assiettes dans le lave-vaisselle. On ressemble à un vieux couple, sans les souvenirs, tous les deux là, la fabuleuse discussion qui fâche, les silences remplis de paroles et de cris. Je te dirai qu’il faut arranger les choses, qu’on ne peut pas rester comme ça, tu me répondrais calmement que tu n’es pas prêt, mais que, oh oui, tu te sens bien avec toi. Tu sens sûrement mon regard te démonter la colonne vertébrale, mais ça te ne fais rien, et je continue à observer tes omoplates en soupirant. Dis chéri, tu veux que je t'aide à faire la vaisselle ? Où ranges-tu les fourchettes ? Je sors les poubelles ? Tu penses quoi de nous ? Hein, tu penses quoi de nous ? Et les cuillères ? Je te sors une pomme ?
Tes pieds posés négligemment sur la table basse du salon, et la bouteille d'eau minérale dont le niveau balançait de gauche à droite après que tu aies bu au goulot , la télévision ronronnant dans son coin.
En claquant la porte, alors que la centaine de papillons contenue dans mon ventre s'envolait, je claque également la tonne de saloperies qui me collaient au corps depuis un an environ.
Et puis, c'est moi qui l'ai refermée cette porte. Avant tout ce que l’on aurait pu vivre ensemble. Doucement, je suis partie sur la pointe des pieds. Je t’échange un parquet grinçant et trois cadres hideux accrochés aux murs contre trois douzaines de nuits collée sur un oreiller trop humide. Je n'ai jamais rien dit. Jamais rien crié. Jamais hurlé, jamais énervée, jamais pleuré devant toi, jamais étouffé un seul sanglot sur ton épaule. Jamais écrasé une seule larme au creux de ton cou.
Tu sais, pour moi c'était assez simple au début. A gérer. A équilibrer la chose. Je remplissais le verre de notre relation quand il me paraissait trop vide. Le redressais lorsque le précaire envahissait nos journées. Pourtant, je n'ai jamais espéré grand-chose, la canette de Coca et le Lion au caramel du distributeur au cinéma comblent beaucoup, il faut croire.
- Tu m’expliques pourquoi tu as voulu que l’on se revoie ?
- Tu m’expliques pourquoi tu as accepté ?
Je sais. Que tu ne te laisses jamais faire, qu’on s’affronte lyriquement pour prouver que chacun aura le dernier mot. Et le vide. Celui qui contient tout ce que je n’ose pas te chuchoter à l’oreille. Le vide, pour un oui ou pour un non, pour un reste, ne pars pas, ne lâche pas ma main, ne t'en vas pas, retourne toi, hurle, embrasse -moi mon Ange, pour un reste oui. Reste encore un peu...
Reste encore un peu au creux de mes bras.